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Sero te amavi

Dostoïevski fait partie de ma vie et il ne se passe pas une année sans que je me replonge dans l'une de ses œuvres. Je ne saurais pas dire ce que j'y cherche. Ce que j'en rapporte, en revanche, est assez net : pendant quelques semaines après chaque lecture, le monde me parvient avec un gain, comme si on avait augmenté le volume sur une fréquence qu'on n'entend pas d'habitude. Cela finit toujours par retomber. Cette année, c'est un fil Instagram qui a rallumé l'appareil.

J'y consacre beaucoup moins de temps qu'avant, et je publie peu. Je parcours sporadiquement mon compte, sans intention.

Au fil de ce vagabondage, je suis happé par les grands yeux bleus d'une jeune femme. Ils portent une forme de lumière, même si sa longueur d'onde semble être celle d'une douleur.

Elle raconte son histoire dans une émission dont la vidéo apparaît en favori de son profil. Elle a perdu son mari, une tumeur cérébrale. Elle reste seule avec une enfant en bas âge. Sans artifice, presque détachée, elle décrit la perte progressive de mobilité, alors que les médecins avaient annoncé une rémission qui rendait tangible un espoir fou, jusqu'à la paraplégie. On devine l'effort surhumain qu'elle a dû produire pour lui apparaître sereine, et davantage encore devant leur fille. Souriante alors qu'elle savait qu'il vivait ses derniers moments.

Ensuite je regarde les informations de son compte, machinalement. Son prénom est une déclinaison de celui de l'apôtre tardif, celui qui n'a jamais marché aux côtés du Christ vivant. Son nom de famille est le génitif singulier latin de crux, ce qu'on pourrait traduire par « qui vient de la croix ». Les initiales de son mari sont JC. Leur fille s'appelle Madeleine. Je note tout cela. Le lecteur qui fréquente ces livres finit par tisser des liens partout, sans plus savoir s'il les trouve ou s'il les pose.

Les chaînes, elles, ont compris qu'elle passait merveilleusement bien sur les ondes. Les sollicitations sont nombreuses. Elle n'est pas dupe, mais elle sait que cela sert une cause, celle des moyens pour la recherche. Sous les vidéos, il y a les commentaires, y compris les plus sales, ceux qui se réjouissent qu'une femme cultivée et aisée ait été rattrapée. J'ai voulu les mépriser, avant de me rappeler que Dostoïevski a passé sa vie à donner la parole à ces gens-là depuis l'intérieur, et que dans ses livres celui qui les regarde de haut n'est jamais celui qui a raison. Chacun prélève sur elle quelque chose. Les chaînes une audience, les commentateurs vulgaires une revanche, et moi une étymologie.

En continuant la lecture de ses posts, j'y vois ses moments de doute, qui peuvent être très violents. L'attirance pour l'abîme, avec son énorme force de gravité, y est pourtant contrariée, annulée par la main d'une enfant qui fait à elle seule contrepoids au gouffre.

L'essentiel n'est pas là pourtant. Ce qui m'a vraiment surpris, c'est qu'elle parle souvent de la beauté de son mari. Elle dit son courage, sa dignité, tout ce qu'on décerne aux morts pour se consoler d'eux, mais c'est sur sa beauté qu'elle revient. D'un homme qu'elle a vu perdre ses jambes, puis tout le reste. La maladie n'a rien retiré à ce qu'elle voyait. Et c'est une vérité qu'elle a vécue, qui ne relève d'aucun cadre, parce qu'elle relève de l'Amour.

Le Prince Mychkine disait que la beauté sauvera le monde. On a beaucoup ri de cette phrase, dans le roman même, et ceux qui la citent aujourd'hui n'ont souvent lu qu'elle.

Quinze siècles plus tôt, un homme qui n'avait aucune chance d'être lu par Dostoïevski écrivait à peu près la même chose, avec plus de tendresse. Sero te amavi, pulchritudo tam antiqua et tam nova. Tard je t'ai aimée, beauté si ancienne et si nouvelle. Augustin parlait de Dieu. Il aurait pu parler d'un visage.

Elle, elle parle de la beauté d'un homme qu'elle a vu mourir. Elle n'a lu ni l'un ni l'autre, je suppose. Elle a seulement vu.

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